Si beaucoup connaissent l’événement de Munich de 1938 pour ses conséquences directes (la cession de la région des Sudètes à l’Allemagne nazie par la Tchécoslovaquie entre autres), il apparaît cependant que les causes, la mise en place concrète ou encore le point de vue des tchécoslovaques vis-à-vis de cet événement, sont souvent délaissées dans les livres d’Histoire.

Dans cette première anecdote historique consacrée aux accords de Munich et à l’Histoire de la Tchécoslovaquie, je souhaite revenir brièvement sur les causes des Accords de Munich lesquelles ont permis à Adolf Hitler de forcer un diktat auprès de la République de Tchécoslovaquie le 30 septembre 1938.

Le cas de la minorité allemande au sein de la Tchécoslovaquie :

 

Le 28 octobre 1918, la Tchécoslovaquie prend forme sur les ruines de l’Empire Austro-hongrois défait. Fondé d’après l’idée du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », le pays est finalement, comme son ancêtre, une mosaïque de peuples qui s’entendent plus ou moins bien entre eux.

Le nom de la nouvelle république pourrait donner à penser qu’il est composé quasi exclusivement de Tchèques et de Slovaques, or la réalité des statistiques de 1921 (que vous pouvez retrouver sur le site internet officiel de l’Officie national tchèque des statistiques) permet de répartir les différentes « nationalités » comme suit :

Statistiques population Tchécoslovaquie. Recensements de 1921 et 1930 - classement par nationalités.

Ainsi, au sortir de la Première Guerre Mondiale près d’un tiers de la population du pays se définit non pas comme tchèque ou slovaque mais comme allemand. Ces minorités allemandes parlent donc une langue et possèdent une culture différente de celle de la majorité de la population en Tchécoslovaquie. Surtout, leur lieu de résidence s’inscrit dans un pays pour lequel ils n’adhèrent pas nécessairement. De nombreux Allemands répondent d’ailleurs à ces bouleversements territoriaux qui leur sont imposés en revendiquant de manière unilatérale leur attachement à la nouvelle République d’Autriche allemande plutôt que tchécoslovaque.

On peut citer notamment les cas du Böhmerwaldgau (région des Forêts de Bohême), en Bohême du sud lequel se déclare en 1918 faire partie du Land de Haute-Autriche tandis que le Deutschsüdmähren (la Moravie germanique du sud), se déclare devenir un nouveau disctrict au sein du Land de Basse-Autriche.

 

Il faudra plusieurs semaines à la nouvelle armée tchécoslovaque pour mettre un terme, dans le sang, à ses revendications. AInsi en Bohème germanique (Deutschböhmen), il faudra attendre le 16 décembre 1918 pour que la Capitale du nouveau discrict auto-proclamé soit reprise par les forces du gouvernement central, soit plus d’un mois après la déclaration de sécession par Rafael Pacher.

Le 10 septembre 1919 a lieu la signature du traité de Saint-Germain-en-Laye officialisant la dislocation de l’ex Empire Austro-hongrois. Au sein de celui-ci la Tchécoslovaquie, représentée par Tomáš Masaryk, le président de la République tchécoslovaque,  Karel Kramář, le président du Conseil des ministres, et Édouard Beneš le ministre des Affaires étrangères, est invitée à signer le Traité concernant la reconnaissance de l’indépendance du nouveau pays et la protection des minorités au sein de son territoire désormais fixé (texte à cette adresse).

 Les vainqueurs de la Grande Guerre sont moins tatillons à respecter le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » dès qu’il s’agit des nations vaincues. Ainsi ont-ils laissé l’Armée de Prague « unifier » le pays par les armes tout en interdisant à l’Autriche (devenue République d’Autriche) de s’incorporer à la nouvelle République allemande. « Diviser pour mieux régner » pourrait-on dire tant il paraît clair que la création des nouveaux Etats d’Europe centrale doivent servir à réduire la puissance des deux anciens empires.

Carte Etats Europe après Traités post WW1 (1922)
A la suite des traités post Première Guerre Mondiale, voici le nouveau visage de l’Europe

Le traité indique en outre que les minorités résidant dans le pays nouvellement formé sont sous la protection de la Société des nations et qu’aucune discrimination ne pourra se faire entre les ethnies de la nation. Malgré cela, l’opposition entre la minorité allemande et le gouvernement central ne va cesser de s’intensifier peu à peu durant les années 20 et 30, et ce, notamment dans la région des Sudètes.

 

Toutes les langues parlées en Tchécoslovaquie pendant l'Entre-deux-guerres
Cette carte montre bien l’hétérogénéité culturelle et linguistique au sein de la jeune Tchécoslovaquie

Les Sudètes : une région de première importance pour la Tchécoslovaquie naissante  :

En tant que minorité la plus importante du pays (il y avait 2 fois plus d’allemands que de Slovaques à cette époque !), le gouvernement central craignait logiquement que la minorité allemande puisse poser des problèmes. Cette minorité est surtout concentrée dans la région des Sudètes comme vous pouvez le voir dans les cartes plus haut. Dans les faits, c’est même bien souvent les germanophones qui sont majoritaires dans les territoires des Sudètes.

Ratio des germanophones en Tchécoslovaquie avant Accords de Munich

Or, il faut aussi retenir que la région, peuplée par près de 3 millions de personnes se revendiquant comme de culture allemande, était aussi l’une des plus fortement industrialisées du pays. Les entrepreneurs étaient d’ailleurs majoritairement allemands : les Tchèques ne détenaient quant à eux qu’entre 20 et 30% des industries du pays. Il devenait alors nécessaire de conserver ce territoire nouvellement acquis en jouant habilement entre raison d’Etat et contentement des populations. La paix entre les ethnies devait se maintenir coûte que coûte, quitte à laisser plus de marges de manœuvre aux partis politiques ouvertement opposés à la centralisation.

 

L’engrenage d’Adolf Hitler et de Konrad Henlein pour provoquer la crise des Sudètes

 

La montée de l’irrédentisme des allemands des Sudètes

 

Pour la petite anecdote historique, ou plus exactement linguistique, l’expression « irrédentisme » tient son origine de l’Italie. Emprunté au latin redimere signifiant « racheter,délivrer,affranchir », son participe passé redento est alors affublé du suffixe privatif in- lequel s’est transformé en ir- donnant en italien contemporain : irredento ou « ce qui n’est pas (libéré) délivré ».

L’irrédentisme correspond originellement au mouvement de revendications des nationalistes italiens à la fin du XIXè siècle. Ces derniers réclamaient le rattachement au nouvel Etat italien de toutes les régions considérées comme faisant partie de jure à la mère patrie italienne. Par extension, l’irrédentisme des populations germanophones de Tchécoslovaquie et plus particulièrement des Sudètes met en exergue cet esprit de domination d’une région et d’un peuple par une nation perçue comme étrangère à leurs intérêts et leur sentiment national, comprenez ici : le gouvernement central tchécoslovaque.

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Ce mouvement, d’abord minoritaire dans les années 20 en comparaison du désir d’une plus grande autonomie,  va se développer de manière prodigieuse tout au long des années 30, aidé en cela par la crise économique provoquée par le Krach de 1929 et la montée du nazisme en Allemagne. C’est ainsi en  1933, soit la même année que la désignation d’Adolf Hitler en tant que chancelier par le Président Hindenburg, que Konrad Henlein forme le Parti allemand des Sudètes (Sudetendeutsche Partei).

Photographie de Konrad Henlein à son bureau
Photographie de Konrad Henlein à son bureau

 

Le succès politique du Parti allemand des Sudètes au grand dam de Prague

 

Henlein (né d’un père allemand et d’une mère tchèque), est un irrédentiste convaincu et admire les idées du nouveau führer de l’Allemagne. Il deviendra d’ailleurs très vite sa marionnette pour récupérer les régions germanophones de la Tchécoslovaquie.

Si le parti est jeune et virulent à l’égard du gouvernement central, force est de constater qu’il parvient rapidement à devenir une des figures incontournables de l’échiquier politique tchécoslovaque. Ainsi, aux élections législatives de 1935 le SdP (Sudetendeutsche Partei) remporte plus de 15% des voix soit 1 200 534 de votes sur un peu plus de 8 millions). Si le pourcentage peut paraître faible, le Parti allemand des Sudètes devient pourtant le premier parti politique de Tchécoslovaquie. Surtout, 68% des germanophones ont voté pour le parti irrédentiste de Konrad Henlein, reléguant le  Deutsche Christlich-Soziale Volkspartei et le Deutsche sozialdemokratische Arbeiterpartei in der Tschechoslowakischen Republik au rang de micro partis.

 

Le plan d’Adolf Hitler pour réclamer les Sudètes

 

A mesure que l’atmosphère politique et civile se tendait, le gouvernement y répondait de la pire manière possible en limitant les droits civiques (comme le droit de rassemblement en place publique) chez les populations jugées à risque, comprenez par là les Allemands… et les Slovaques aussi car oui, pour l’anecdote (historique), la Tchécoslovaquie doit également faire face aux revendications autonomistes des Slovaques aboutissant à deux Etats slovaques plus ou moins indépendants au cours du XXème siècle. Je vous laisse imaginer de fait le niveau de tension au sein de la Tchécoslovaquie à la veille des Accords de Munich. Nous reviendrons sur le cas de la « République slovaque » (1939-1945) dirigée par Monseigneur Tiso (allié lui aussi d’Adolf Hitler) dans un prochain article c’est promis.

Du coup, le caractère autoritaire de Prague allait contre le Traité de Saint Germain en Laye visant à traiter équitablement les différentes populations de l’Etat tchécoslovaque. Le prétexte était tout trouvé pour Adolf Hitler qui s’annonçait comme le défenseur des peuples germaniques opprimés en dehors des frontières du Reich allemand. De fait, appuyé par Berlin, Konrad Heinlein réclame dès 1933,  le rattachement, sans contrepartie, de la région des Sudètes au Troisième Reich. Si à cette époque l’exigence passait pour ridiculement illusoire auprès de Prague, les victoires politiques du Parti allemand des Sudètes en 1935 obligent cependant le gouvernement central à discuter avec Heinlein.

Photo Henlein et Hitler ensemble au nid d'aigle du führer
Henlein et Hitler ensemble au nid d’aigle du führer

Ce dernier, sur demande de Berlin, ne doit céder à aucun compromis. En effet, la « victoire » perçue d’une plus grande autonomie des Sudètes aurait très probablement contenté de nombreux allemands de la région. Heinlein et Hitler veulent au contraire maintenir la pression et le mécontentement des germanophones en théâtralisant le refus catégorique de Prague à accepter les exigences du Parti irrédentiste.

Le point culminant des tension aura lieu en septembre 1938. En effet, des attaques considérées comme terroristes sont orchestrées par des groupes paramilitaires proches du parti nazi Parti allemand des Sudètes. Les négociations avec Henlein piétinent et des manifestations ont lieu dans les Sudètes lesquelles sont violemment réprimées.

Soldats Armée tchécoslovaque région Sudètes septembre 1938
Des soldats tchèques stationnés dans les villes des Sudètes en Septembre 1938

Il n’en fallait pas plus pour Hitler :  Le 12, lors de son fameux discours de Nuremberg, il annonce encore une fois son intention de rassembler tous les Allemands sous le même drapeau tout en critiquant ouvertement Prague de vouloir exterminer les Allemands des Sudètes au profit de la population tchèque.  La tension est à son maximum, à tel point que les journaux occidentaux ne parlent plus que de la « Crise des Sudètes ». Surtout, à la même période, la Wehrmacht, l’Armée du Reich organise des « manœuvres militaires » d’envergure aux frontières tchécoslovaques.

Adolf Hitler remontant les escaliers vers son pupitre à Nuremberg en septembre 1938
Adolf Hitler à la clôture du Congrès de Nuremberg le 12 Septembre 1938

Il semble que la guerre soit inévitable et c’est pourquoi Neville Chamberlain et Édouard Daladier se pressent d’aller à la rencontre d’Hitler afin de discuter de l’avenir des Sudètes, sans même inviter un seul représentant tchécoslovaque !

La suite vous la connaissez…

 

Conclusion :

 

Prague était donc dans une impasse, un piège psychologique orchestré par Hitler et Henlein pour exacerber les tension ethniques, pousser le gouvernement central à la faute et in fine, obliger les grandes puissances du continent européen à se pencher sur le cas plus que délicat de la Tchécoslovaquie. Aussi, il est très difficile de dire a posteriori que Prague a mal réagi aux violences orchestrées par la frange la plus violente du Parti allemand des Sudètes.

Les tensions étaient réelles et Hitler a su en tirer parti pour faire main basse sur un Etat abandonné par ses alliés créateurs. La Tchécoslovaquie aurait-elle pu se défendre face à l’armée allemande qui bombait le torse pour cacher ses faiblesses ? Cela fera l’objet d’une prochaine anecdote sur l’état de l’armée et des défenses tchécoslovaques à la veille des Accords de Munich !

 

Sources de l’anecdote historique :

 

Le Post Reddit qui m’a donné envie d’écrire cette anecdote historique : lien (en anglais).

Sur les recensements en Tchécoslovaquie au XXè siècle : lien (en anglais).

Une thèse que je vous conseille de lire si le sujet vous intéresse : The minorities of Czechoslovakia and Poland : of treaties and human nature par Bryant L. Larson de l’Université d’Etat de Portland (1978).

 

Bibliographie :

La Tchécoslovaquie entre Staline et Hitler, la diplomatie d'Edouard Benes dans les années 30 by Igor Lukes (1996)
La Tchécoslovaquie entre Staline et Hitler, la diplomatie d’Edouard Benes dans les années 30 par Igor Lukes (1996)

Erwan Colson

Etudiant en double diplôme entre Sciences po Toulouse et Toulouse business school. Passionné d'histoire et de nouvelles technologies. Rédacteur pour le blog toiledefond.net

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