Un mythe tenace de l’Histoire concerne la supposée absence d’hygiène des populations du Moyen-Age. En effet, l’homme médiéval serait peu enclin à se laver le corps, les dents ou les cheveux ce qui occasionne des problèmes d’odeur, de dents pourries ou encore de poux.

Pourtant, comme le montrent les fouilles archéologiques réalisées sur les Vikings par exemple, la considération du corps n’était pas sacrifiée. Je souhaite donc vous montrer dans quelle mesure cette représentation « classique » des habitants du Moyen-Age est caricaturale.

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Un cure-oreille finement gravé datant de l’ère viking

Avant de commencer l’article je pense qu’un petit éclaircissement s’impose. La question de l’hygiène montre les limites de parler du Moyen-Age comme d’une période unique et figée. Du haut au bas Moyen-Age il faut imaginer 1000 ans d’Histoire où se mêlent des disparités tant géographiques que sociales. Ainsi, il serait impossible de formuler une réponse qui couvrirait aussi bien le cas d’un commerçant à Paris que d’un paysan en Anatolie.

Comme ce sujet mériterait plusieurs dizaines d’articles si l’on veut être exhaustif, je compte me concentrer aujourd’hui sur l’hygiène du corps des citadins européens pendant le Moyen-Age.

 

L’hygiène au Moyen-Age : tous au bain ?

 

Le début du Moyen-Age coïncide avec la fin de l’Empire romain. Cette fin d’un empire centralisé provoque de nombreux bouleversements dont celui d’un exode massif des citadins vers les campagnes. En effet, la conquête des territoires par les peuples « barbares » rend de plus en plus difficile la gestion des villes et plus particulièrement l’approvisionnement de nourriture.

Le dépeuplement des villes entraîne la diminution de l’entretien de nombreux bâtiments publics comme les fameux thermes romains.

Illustration thermes romaines bains publics à l'époque de Rome

Cela n’éradique pas la pratique du bain pour autant. En effet, le religion chrétienne préconise le bain car la propreté du corps serait le reflet de celle de l’âme. De nombreuses références sont faites à la purification corporelle au sein même de la bible.

Lévitique 14:9 :

Le septième jour, il rasera tout son poil, sa tête, sa barbe, ses sourcils, il rasera tout son poil; il lavera ses vêtements, et baignera son corps dans l’eau, et il sera pur.

N’oublions pas non plus que le premier sacrement de l’initiation chrétienne est le baptême dans de l’eau.

illustration baptême du Christ corps immergé
Le baptême du Christ par Giotto di Bondone (1305)

 

Ainsi, la pratique du bain demeure-t-elle au Moyen-Age même après la chute de l’Empire romain. Elle est cependant beaucoup plus rare.

 

Le bain chez soi, un luxe réservé aux plus riches

 

Si le bain est donc une pratique recommandée au Moyen-Age, la fréquence et le lieu de l’immersion restent encore à définir.

Il faut bien comprendre que si l’accès à l’eau courante parait évident pour nous au XXIème siècle (en Europe du moins), ce n’était clairement pas le cas il y a mille ans de cela. Plus concrètement, pour beaucoup d’entre nous, la douche ou le bain régulier revêtent un caractère presque vital alors qu’au Moyen-Age, la sécurité alimentaire voire même la sécurité tout court ne sont clairement pas des acquis.

D’un point de vue graphique, l’utilisation d’une pyramide de Maslow montre bien l’aspect secondaire du bain dans la vie quotidienne des habitants du Moyen-Age, citadins ou non.

Pyramide de maslow anecdotes historiques
Pyramide de Maslow

La toilette de zones localisées avec un tissu mouillé devait donc être la norme quand l’immersion totale du corps était plus exceptionnelle. En outre, l’absence d’eau courante nécessitait de remplir une cuve d’eau préalablement chauffé. Autant dire que cette pratique du bain personnel n’était réservée qu’aux seigneurs et aux bourgeois les plus riches.

Illustration bain du seigneur ou du riche bourgeois moyen age

 

Les bains publics au Moyen-Age

 

Pour s’immerger entièrement la solution la plus économique et pratique pour bon nombre de citadins consiste donc à fréquenter… les bains publics, qu’on appelle aussi étuves. Très rudimentaires pendant le haut Moyen-Age, les bains publics vont rapidement s’inspirer des hammams orientaux pour devenir dès le XIIème siècle des établissements incontournables des villes. L’inspiration orientale s’explique par les croisades effectuées au Moyen-Orient dès 1095 par les royaumes chrétiens d’Europe.

Il existe de nombreuses peintures/gravures/enluminures du Moyen-Age attestant du succès populaire de ces bains publics :

Le paradoxe des bains publics : des pratiques au final peu hygiéniques

 

Le fléau des MST

 

A mesure que les étuves gagnaient en popularité chez les citadins, les filles de joie s’en rapprochaient de plus en plus afin de proposer leurs services. La proximité était telle que beaucoup de bains publics devenaient carrément de « joyeux bordels » où toutes les franges de la population allaient se laver, manger et « se détendre ».

Les étuves du Moyen-Age favorisent ainsi grandement les maladies vénériennes. Le XVème siècle voit aussi se multiplier les plaintes du voisinage et les procès pour immoralité contre les gérants des étuves. Le procès le plus connu concerne celui de Jeanne Saignant à la fin du XVème siècle. Maîtresse des études de Saint-Philibert à Dijon, elle fut condamnée pour « trouble à l’ordre public et immoralité ».

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Face à ces problèmes tant sociaux que médicaux les autorités décident peu à peu d’intervenir. Elles interdisent notamment les bains mixtes ou ferment les étuves aux pratiques les plus libertines. Le Moyen-Age déclinant voit ainsi apparaître des mœurs moins laxistes qui infuseront tout au long de la Renaissance et l’époque moderne.

 

La promiscuité : facteur évident de transmission des maladies

 

Comme on l’expliquait plus tôt, les bains étaient un endroit incontournable pour les citadins du Moyen-Age afin de se laver et de se détendre. Le problème c’est que la promiscuité, la chaleur (des lieux), et l’absence de règles strictes sur le renouvellement de l’eau des bains favorisaient très nettement la prolifération des bactéries porteuses de maladies.

A une époque où les épidémies étaient communes mais toujours craintes, beaucoup de médecins de l’époque désignaient les étuves comme vecteur principal des maladies qui s’abattaient sur la ville. Les deux épidémies qui porteront un coup fatal aux étuves/bordels du Moyen-Age sont la Peste de 1346 et la Syphilis importée des Amériques dès 1492. La première fera des millions de morts en quelques décennies à peine et traumatisera à jamais les survivants. Si certains accuseront les juifs, d’avoir sciemment favorisé la transmission de la maladie, d’autres jugeront la peste comme une punition de Dieu face aux trop nombreux pêchés de l’Homme (comme la luxure par exemple).

Une procession de flagellants agissant pour expier leurs pêchés

Tous, cependant, croiront progressivement que les bains et donc par extension l’eau ont favorisé la prolifération de la maladie pendant tant d’années. Guillaume Bunel, Docteur-Régent de l’université de médecin de Toulouse d’annoncer à ce propos en 1513 :

Étuves ou bains, je vous en prie, fuyez ou mourrez

 

Ainsi, alors que l’imaginaire collectif tend à penser que les épidémies du Moyen-Age se développaient principalement grâce au manque d’hygiène des habitants, la réalité est en fait un peu plus complexe et surtout, vicieuse.

 

Conclusion :

 

Comme on a pu le voir, la réalité de l’hygiène du corps au Moyen-Age est assez différente de l’image d’Épinal que l’on peut apprendre à l’école. D’abord vu comme un élément de purification du corps, l’eau est peu à peu perçue comme un facteur de propagation des maladies. Les bains sont ainsi médicalement proscrits pendant toute l’époque moderne car le corps étant perçu comme une éponge, il était considéré dangereux de s’immerger dans une eau potentiellement infectée. Il faudra attendre plusieurs siècles avant que les progrès de la médecine ne rétablissent complètement le bain (puis la douche) comme des incontournables de l’hygiène du corps.

 

Alors pourquoi cette représentation d’un Moyen-Age crasseux ?

 

Les représentations sont biaisées par les écrivains et savants de la « Renaissance » (le terme n’est d’ailleurs pas neutre) qui cherchaient à opposer un modèle antique à suivre face à un âge jugé sombre, rustre et désorganisé. La rigueur scientifique des historiens de la Renaissance était donc toute relative, ce qui n’a pas empêché à ce mythe de se maintenir assez solidement pendant des siècles.

Les visiteurs hygiène dents moyen age cliché
Attention cliché

 

Ceci étant dit, nous ne sommes guère plus objectifs aujourd’hui.

 

On a trop souvent tendance à considérer comme sales ceux qui n’adoptent pas notre vision de l’hygiène corporelle. Or l’importance d’une douche quasi quotidienne est finalement plutôt récente. Surtout, elle ne touche même pas l’ensemble de la population : en France seul la moitié des individus prendrait quotidiennement une douche malgré l’accessibilité à l’eau courante… C’est à se demander si nous ne sommes pas collectivement plus sales que les Romains pendant l’Antiquité !

Comme indiqué dans l’introduction, le sujet de l’hygiène dans l’Histoire est très vaste. D’autres articles plus précis devraient donc sortir ces prochains mois 😉

 

Sources de l’anecdote :

Cliquez sur ce lien pour lire le post qui m’a servi à écrire cette anecdotes historique. Pour mieux comprendre ce choix cliquez ici.

Bibliographie :

 

Erwan Colson

Etudiant en double diplôme entre Sciences po Toulouse et Toulouse business school. Passionné d'histoire et de nouvelles technologies. Rédacteur pour le blog toiledefond.net

3 Replies to “L’hygiène du corps chez les citadins du Moyen-Age

  1. Un document très bien illustré et très intéressant à lire. Et des pans de cette partie de l’Histoire à découvrir ou re-découvrir sous d’autres aspects. Je me suis régalée.

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